28 septembre 2016

Rencontre avec Karen Viggers

Cet été, nous avons proposé à cinq bloggeuses littéraires de participer à une discussion avec Karen Viggers. Pendant plusieurs semaines, nous avons eu le plaisir de pouvoir échanger autour de son livre, La Maison des hautes falaises. En voici la retranscription. Nous espérons que vous prendrez autant de plaisir que nous à explorer l’œuvre de Karen Viggers.

La maison des hautes falaises existe-t-elle vraiment ?

Oui, la maison des hautes falaises existe ! C’est une maison dans laquelle j’ai séjourné plusieurs fois. J’y étais avec ma fille peu de temps après sa naissance lorsque l’histoire de Lex m’est venue à l’esprit. C’est un endroit isolé du monde, à l’extrémité d’une route. Quand on conduit jusqu’à là-bas, on peut apercevoir, à certains moments de la journée, des kangourous qui broutent dans les enclos. Et quand on sort de la voiture la seule chose qui parvient à nos oreilles ce sont les murmures du vent, de l’océan et des oiseaux dans les broussailles. C’est exactement le cas quand Lex y arrive pour la première fois. On sort de la voiture et on sent toutes les tensions s’évaporer. J’ai quelques photos de la maison, mais je préfère laisser votre imagination l’inventer. Dans votre esprit, vous créez un endroit qui émeut votre âme, et c’est ainsi que je veux que ce soit.

 

Dans votre roman, les baleines occupent une place très importante. Vous expliquez d’ailleurs beaucoup de chose à leur sujet. Était-ce une volonté de votre part de sensibiliser le lectorat à leur cause, leur protection et leur écosystème? En tant que vétérinaire, êtes-vous particulièrement engagée pour la cause de cette espèce ?

Je suis passionnée par les baleines et donc très préoccupée par leur protection. Nous les humains semblons avoir un lien particulier avec les mammifères marins, et c’est ce que je voulais explorer dans La Maison des hautes falaises. Pourquoi ressentons nous un lien particulier avec les baleines et les dauphins ? Qu’est-ce qui les rend si particulier à nos yeux ? Pourquoi nous émeuvent-ils autant ?
Dans la scène où Lex nage avec les baleines, je voulais montrer leur grandeur et à quel point il serait facile pour elles de nous faire du mal. Et pourtant, elles sont si douces. Bien avant d’écrire ce livre, je campais avec mon mari sur une île de la côte quand des baleines à bosse sont passées par là. De la plage, on pouvait entendre le cri des baleines qui s’appelaient entre elles. C’était incroyable : ce son profond qui résonnait comme un gémissement creux jusqu’au large. On a aussi vu des baleineaux nager et jouer aux côtés de leur mère. Puis, quelques années plus tard, j’étais sur la côte avec ma fille, et les baleines passaient au large, exactement comme lorsque Lex les voit pour la première fois. Ce fut le point de départ de l’écriture de son histoire.


En tant que vétérinaire, j’ai été impliquée dans la préservation de la faune australienne et j’ai travaillé sur les phoques en Antarctique et j’ai vu des animaux mourir. Même si ces décès étaient accidentels, c’était dur pour tout le monde. J’ai beaucoup réfléchi à nos sentiments pour les animaux, en particulier pour les mammifères marins, et cela m’a donné envie d’écrire la scène sur l’échouage : pour sensibiliser certes, mais aussi pour montrer à quel point il est complexe de prendre la bonne décision. Je voulais que les gens réfléchissent à la question de savoir si le sauvetage est toujours la bonne chose à faire, ou si parfois, il fallait respecter le choix de la nature. Bien sûr, en tant qu’humains, nous voulons toujours arranger les choses. Mais parfois nous ne faisons qu’empirer les choses…


Dans mes recherches pour ce livre, j’ai été particulièrement frappée par l’inhumanité de la chasse à la baleine, même de nos jours. Les harpons qui sont utilisés pour tuer des baleines en mer ne les tuent pas sur le coup mais peuvent prendre jusqu’à 45 minutes pour que la baleine meure. Ce n’est pas humain, et donc cela ne devrait pas être pratiqué. Pour moi, cette conclusion est simple.

En tant que vétérinaire, je suppose que vous avez sans doute rencontré beaucoup d’animaux sauvages. Est- ce que l’histoire avec la baleine fait référence à une expérience à laquelle vous avez dû faire face dans votre métier ? Je suppose qu’il est très difficile de sauver une baleine à cause de son poids, mais auriez-vous plutôt réagi comme Lex ou comme Callista ?

Je n’ai jamais travaillé avec des baleines mais j’ai pleins d’amis qui ont déjà eu cette expérience. Ils sont biologistes ou bien vétérinaires spécialistes des espèces sauvages et ils trouvent que c’est très difficile d’avoir affaire à l’échouage d’une baleine. En tant que vétérinaire, nous devons faire des choix qui déterminent la vie ou la mort de l’animal. Avec l’expérience, nous savons quand un animal est en train de mourir. Un de mes amis, qui a souvent travaillé auprès de baleines échouées, trouve que c’est une situation très complexe : les humains n’ont aucun pouvoir sur les décisions à prendre dans ce genre de situation. L’échouage d’une baleine est un événement très émouvant et les baleines nous tiennent particulièrement à cœur, c’est pourquoi nous avons envie de les aider. 


J’ai entendu une histoire à propos d’un évènement qui a eu lieu sur une plage australienne où de nombreuses baleines avaient échoué. Il y a eu un énorme embouteillage causé par les personnes qui souhaitaient aider. Il y avait tellement de volontaires venus pour aider les baleines, qu’il fallait une organisation colossale pour gérer toutes ces personnes. Lorsque les vétérinaires ont compris que la baleine était en train de mourir, ils n’ont pas pu prendre la décision d’abréger les souffrances de la baleine car les volontaires auraient été tellement en colère que l’on tue cette baleine, ils ont alors du laisser la baleine mourir à petit feu d’une mort extrêmement douloureuse. Mon ami vétérinaire a dit que c’était horrible. Ce fut très dur pour lui car il est normalement habitué à pouvoir décider de mettre fin à leurs souffrances. Lors d’un échouage de baleine, une chaîne de commande miliaire est utilisée pour prendre les décisions. Les vétérinaires sont consultés mais ce ne sont pas eux qui prennent la décision finale. 


Même si je n’ai jamais travaillé avec des baleines, j’ai effectué beaucoup de recherches sur ce sujet pour écrire La Maison des hautes falaises. J’ai travaillé avec des phoques en Antarctique, dans une situation très difficile, avec des personnes très émotives et qui perdait vite leur sang-froid. Je me suis servi de cette expérience afin de décrire les situations de différents points de vue avec des émotions différentes. Que je sois plutôt comme Lex ou Callista est une question très difficile. Je connais si bien ces personnages maintenant que je comprends leurs deux points de vue et leurs différentes motivations. Peut être que ces personnages sont une incarnation de mes sentiments conflictuels sur ce sujet. Cependant cela me tient à cœur de pouvoir donner à ces animaux une mort sans souffrance quand il n’y a plus d’espoir.

 

Pour faire face à une situation dramatique, telle qu’une baleine échouée, le pasteur de La Maison des hautes falaises invoque le « pouvoir de l’enthousiasme, de la volonté collective et de la détermination rassemblée » pour unir les forces de la population locale. 

Croyez-vous en cette puissance collective, plus forte que la puissance divine ?

Pour pouvoir répondre à cette question, il faut peut-être que je vous en dise un peu plus sur la religion dans mon pays. L’Australie est un pays très laïc. La religion a des bastions puissants, mais la plupart des gens n’ont pas de religion ou sont agnostiques. Dans cette scène du livre, j’ai voulu montrer que le pasteur était un homme intelligent qui était sensible à son auditoire. En dehors de son église, il est assez perspicace pour comprendre que demander à la foule de se fier à Dieu ne fonctionnerait pas dans cette situation. Beaucoup des  habitants de la ville croient en Dieu, mais pas forcément ceux qui sont venus pour aider. Le pasteur aura compris que les hippies ne croient probablement pas en Dieu. Il est suffisamment intelligent pour encourager les gens à travailler ensemble dans l’intérêt de la baleine, et pour vouloir éviter les frictions entre les gens qui ne partageraient pas les mêmes opinions.

 

Lex et Callista ont tous deux dû faire face à des pertes douloureuses dans leur vie. Vouliez-vous délivrer un message au sujet de la douleur ?

En tant que vétérinaire, je dois constamment faire face à la souffrance, la douleur et la mort dans mon quotidien, c’est donc un thème très récurrent dans mes livres. Je vois la mort et la souffrance comme faisant partie intégrante de la vie. Les questions qui m’intéressent sont : Comment arrivons-nous à contrôler cette douleur ? Comment arrivons-nous à supporter cette souffrance ? Comment se rétablit-on d’une telle douleur ? Que faisons-nous pour nous protéger ? Comment cette douleur et cette souffrance affecte-t-elle notre capacité à interagir et être ouvert aux autres ? Je perçois la douleur et la souffrance comme un voyage. Le plus souvent, on ne se rétablit pas entièrement d’une telle douleur mais on apprend à la gérer tout en trouvant une nouvelle façon de vivre, une nouvelle façon de se reconstruire. Ce qui ne veut pas dire pourtant que toutes les souffrances sont égales. Certaines personnes ont une vie plus difficile que d’autres. Mais cela n’empêche pas que nous souffrons tous. Et nous devons tous trouver une manière de vivre avec cette peine. Je ressens une grande compassion pour les personnes qui souffrent de la perte d’un être cher. Peut être est-ce parce que j’ai affaire à la mort quotidiennement dans mon travail. Je dois aider les gens à faire des choix difficiles entre la vie et la mort. Et je me dois d’aider leurs proches à supporter ce chagrin et à moins souffrir. Dans notre société actuelle, on a tendance à confiner la mort et le chagrin. Mais ces deux choses sont essentielles à la vie et c’est peut être pour cela que j’évoque cela dans mes livres.

 

Dans votre roman, la nature est sauvage, imprévisible et incontrôlable. Pourtant, Lex, Callista et les autres personnages de votre roman renaissent après avoir traversé les épreuves que leur impose la nature. Imaginez-vous la nature comme une force invisible et toute puissante qui nous aiderait à aller de l’avant ?

La nature est un thème important dans tous mes livres parce que je la vois comme étant un élément central de l’existence humaine, à la fois physique et spirituel. La nature peut être sauvage et imprévisible, mais elle peut aussi être importante pour guérir et se retrouver avec soi-même. Nous voyons souvent l’humanité comme distincte de la nature, alors que nous ne faisons qu’un avec elle. Dans La Maison des hautes falaises, je voulais rappeler aux gens que la nature paraît souvent insaisissable, insensible, et farouche, mais qu’elle peut également être notre allié. Lex est un citadin qui se retire de sa vie de banlieue et trouve quelque chose d’inattendu dans la nature qui l’aide à commencer à guérir. Là où il habite, il est immergé dans la nature et les caprices de la mer. Il est profondément blessé par une perte qu’il ne pourra jamais complètement oublier. Mais le rythme des vagues et l’observation des baleines lui offrent une bouée de sauvetage à laquelle s’accrocher. Callista entretient aussi des liens étroits avec la nature, et c’est ce qu’elle exprime à travers son art. Les deux personnages ont quelque chose en commun. Vous avez raison quand vous dites que Lex, Callista et les autres personnages sont en train de vivre une sorte de renaissance. Souvent les émotions profondes et les expériences douloureuses nous aident à mieux nous comprendre. C’est à travers l’imprévisibilité de la nature, et en faisant face à la vie et la mort, que les personnages découvrent la voie à suivre avec plus de clarté. La nature nous aide à apprendre sur nous-mêmes. Elle peut être dangereuse mais bénéfique. Donc, oui, la nature est une force qui peut façonner nos vies. Si nous prenons le temps de regarder ses rythmes, de l’écouter et de l’observer, nous aussi, nous pouvons renaître. La connexion avec la nature peut nous rappeler qui nous sommes.

La scène du sauvetage de la baleine est très réaliste. En plus des nombreux détails fournis, elle est longue et ralentit le déroulement du récit. Est-ce volontaire, comme pour nous faire prendre conscience de la difficulté d’un tel sauvetage, de sa durée ?

C’est intéressant que vous trouviez cette scène d’échouage longue et détaillée – je suppose qu’elle l’est ! Pour moi, c’est la partie du livre la plus colorée et stimulante. Dans cette scène, je voulais montrer les difficultés d’un échouage : son imprévisibilité, les heures à attendre la prochaine marée, l’évolution des événements et des émotions humaines sur le rivage. C’était quelque chose qu’il ne fallait pas précipiter. Je voulais que les lecteurs comprennent la morale du sauvetage, qu’ils ressentent ce que cela ferait d’être dans ces conditions, à demander de l’aide sur la plage. Je voulais que les gens réfléchissent :  une intervention est-elle toujours la meilleure solution ? Je voulais que les lecteurs réalisent que parfois, dans notre volonté d’arranger les choses, il est possible que nous causions encore plus de souffrance. En même temps, je comprends que l’on souhaite aider. Bien sûr, nous le voulons tous. Aucun de nous ne souhaite voir mourir un animal sur une plage, incapable de respirer. Ce sont des questions difficiles – je ne connais pas les solutions. La scène d’échouage est longue et complexe parce qu’elle l’est. Les personnages avaient besoin de passer par ce chemin également.

 

Vous écrivez : « Avec les bons ingrédients, on a toujours une chance d’être heureux ». Est-ce votre devise, ce qui guide vos pas au quotidien dans votre vie de femme, de mère et d’auteure ?

Oui, je suppose que c’est une de mes devises. Parfois, nous avons tendance à avoir des attentes irréalistes de la vie et des relations. On recherche trop de perfection, trop de romantisme. Et, ce faisant, nous passons à côté de ce que nous avons déjà. Cela ne veut pas dire que nous ne devrions pas nous efforcer à être de meilleures personnes. Mais nous devrions essayer de ne pas laisser nos rêves nous rendre malheureux. Mon mari me rappelle toujours que le véritable exploit c’est de faire de sa vie un beau voyage. Dans ma vie je suis loin d’être parfaite, mais j’essaie de trouver l’équilibre et le bonheur. Je travaille dur et (la plupart du temps) j’adore mon travail. Je reconnais que la vie a ses hauts et ses bas mais les choses finissent toujours par s’arranger. Je suppose que, en ce sens,  je suis optimiste. Je suis très organisée, mais il faut parfois faire des choix et il arrive que le ménage passe à la trappe quand je dois me consacrer à l’écriture. Je maintiens l’équilibre en gardant mon travail de vétérinaire, et en me disant que mes enfants ne seront avec moi que durant encore quelques années avant qu’ils partent construire leur propre vie. Cela me fait apprécier le temps que j’ai avec eux. J’ai fait des erreurs dans ma vie, et j’ai appris de ces erreurs. Et je suppose que c’est de là que vient cette croyance qu’« avec les bons ingrédients, nous avons encore une chance d’être heureux ». Nous devons travailler dur pour obtenir ce que nous voulons, mais nous devons également avoir confiance en nous-mêmes, reconnaître nos erreurs et en tirer des leçons. Si nous sommes de bonnes personnes et si nous aimons les gens autour de nous, alors la vie peut être bonne. On peut arranger les choses.

 

Callista et Lex sont deux écorchés vifs. La vie ne les a pas épargnés. Qu’est-ce qui vous a inspiré leurs histoires ?

Je pense que Lex et Callista sont tous deux des personnages sympathiques. Callista est un peu irritante mais c’est une personne solitaire, une jeune femme vivant seule et qui a du mal à s’en sortir. J’aime son indépendance. J’aime aussi sa passion pour l’art – la façon qu’elle a de s’exprimer sur la toile est un peu semblable à de l’écriture. Ce n’est pas facile pour elle de rentrer dans un moule car elle est différente, ce qui fait d’elle une artiste talentueuse. Elle est un peu étrange… mais est ce que nous ne le sommes pas tous ? Je trouve son histoire inspirante car elle apprend peu à peu à accepter ses erreurs et à devenir humble. Son frère Jordi l’aide à cheminer. Je pense qu’elle et Lex ont une chance d’avancer ensemble car Lex est un homme bien. Ce sont surtout les circonstances et les secrets de familles qui forment des obstacles sur leur chemin. Lex me plait beaucoup aussi. Il est très affecté par la perte de son enfant ainsi que par l’échec de son mariage, et il essaie d’échapper à cette réalité. Il se reconstruit doucement. Il est obligé d’établir de nouvelles relations et connexions avec la communauté locale. Une petite ville est parfaite pour lui car les gens vous remarquent et on ne peut pas vraiment se cacher. 
Je ne sais pas vraiment d’où viennent ces deux personnages ni comment je les ai crées. Ce sont des êtres de fiction et ils ne sont basés sur aucune personne que je connaisse. J’ai utilisé mon expérience personnelle comme tous les écrivains le font : j’avais déjà participé à une émission dans une petite station de radio locale donc j’ai déjà utilisé un microphone, j’avais participé à la compétition de Miss Showgirl dans le club local de country (ma mère m’avait forcé à participer…), j’ai déjà travaillé dans la traite de vaches laitières, je me suis déjà essayée à l’art… Mais toutes ces choses n’ont fourni que les graines de mon histoire. Tous le reste n’est que le fruit de mon imagination et n’a été produit que durant ce voyage qu’est l’écriture.

Dans quelles conditions écrivez-vous ? Avez-vous des rituels d’écriture ?

J’écris chez moi sur mon bureau en désordre ou dans le salon sur l’ordinateur familial… Selon la température ! Tous mes livres commencent par des idées écrites à la main et des notes prises dans un beau carnet sans lignes que je garde sur moi. Puis, quand j’ai une idée un peu plus développée des personnages et de l’histoire, je commence à écrire sur l’ordinateur. Le premier jet est le plus amusant à écrire. Je me mets derrière mon traitement de texte et je laisse les idées venir. Le résultat est souvent mauvais, mais viendra le temps de l’arranger plus tard. Le second jet est le pire. Après toute l’excitation du premier, on doit tout reprendre du début et retravailler tout ce que l’on a écrit jusque là. J’écris quatre jours par semaine pendant que mes enfants sont à l’école, et le vendredi je travaille en tant que vétérinaire. Je n’écris pas la nuit, et je trouve difficile d’écrire durant les vacances scolaires. En temps normal, les vacances m’inspirent et me donnent de nouvelles idées. J’ai au moins cinq différentes idées de livres qui attendent sur mes étagères à la maison. Quelques-unes sont déjà en partie écrites.

 

Quel a été le moment le plus décisif dans votre carrière d’écrivain ?

Le moment le plus décisif a sans doute été le jour où j’ai décidé de réellement écrire un roman. J’ai toujours écrit pour moi : des journaux intimes, de la poésie, des idées de livres. Puis, alors que ma fille venait de naître, et que je luttais pour être à la fois une universitaire, une vétérinaire et une mère, mon mari m’a dit : « Tu as toujours voulu écrire, pourquoi ne pas le faire maintenant ? » Donc j’ai renoncé à ma carrière scientifique, j’ai continué à travailler à mi-temps comme vétérinaire et j’ai commencé à écrire un roman : La Mémoire des mebruns.

L’autre moment décisif a été le jour où j’ai trouvé un agent et un éditeur pour ce livre. Je me suis enfin sentie une vraie écrivaine ! Être reconnue en France a aussi été extraordinaire pour moi – une grande joie. J’ai étudié le français pendant six ans à l’école et j’ai visité votre beau pays après avoir obtenu mon diplôme de vétérinaire, et j’ai adoré. Donc je suis aux anges de savoir que les lecteurs français aiment mes romans !

 

Que diriez-vous à tous ceux qui n’ont pas encore lu vos romans pour leur donner envie de découvrir vos livres ?

À ceux qui n’ont jamais lu mes livres, je dirais que j’écris les histoires extraordinaires de gens ordinaires. Mes personnages rencontrent les même problèmes que ceux que nous vivons tous. Et, dans mes livres, je fais découvrir le monde à mes lecteurs. Je les emmène dans des paysages sauvages où ils peuvent sentir le vent et sentir l’air, et ils visiteront des endroits où ils ne sont jamais allés, et ils se confronteront à des situations qui seront sans doute nouvelles pour eux.

 

Comme tous les amoureux de littérature, pouvez-vous nous dire quels sont les romans qui vous ont marqué et que vous nous conseillez de lire ?

Il y a tellement de romans qui m’ont façonnée et ont influencé dans la vie, mais je vais essayer de faire une liste : les classiques que j’aime : Jane Eyre de Charlotte Brönte, Tess d’Urberville de Thomas Hardy, Les Misérables de Victor Hugo et Anna Karénine, de Léon Tolstoï ; les classiques modernes : Le Vieil homme et la mer de Ernest Hemingway ; un roman plus contemporain : Pas facile de voler des chevaux de Per Pettersen ; et deux titres australiens : Par-dessus le bord du monde de Tim Winton et La route étroite vers le nord lointain de Richard Flanagan.

Pour les Français, l’Australie paraît un pays très lointain. Votre roman est donc un vrai dépaysement. Comment avez-vous procédé pour décrire les paysages, la nature, la météo souvent capricieuse du Sud-Est de l’Australie?

Je suis moi-même une personne qui adore les paysages (vous l’aviez peut être déjà compris) ! J’adore être dehors : sentir le vent et l’air, regarder les nuages, admirer le temps qui passe et les lumières changeantes. J’ai beau aimé être entourée, j’aime aussi être seule par moment. Les paysages et les lieux sauvages me touchent particulièrement et me font réaliser de nombreuses choses. Lorsque j’écris à propos de la nature ou des paysages sauvages, je revis ces souvenirs au plus profond de moi-même et j’essaie le plus possible d’arriver à faire visualiser ces paysages à mes lecteurs afin de les transporter avec moi dans ces lieux. J’ai envie que mes lecteurs puissent sentir l’embrun salé qui vole dans l’air, qu’ils puissent apercevoir cette lumière argentée sur la mer ou encore entrevoir ce brouillard autour des caps rocheux. J’ai envie qu’ils ressentent ce vent froid, qu’ils admirent le mouvement des oiseaux et sentent le soulèvement du sable causé par le vent. 


J’essaie de ne pas surcharger les descriptions dans mes livres car je veux vous faire ressentir l’essence même de ces lieux, les lumières et le temps qui les entourent. J’arrive à faire ces descriptions car j’ai pu vivre personnellement toutes ces émotions et je fais en sorte de me souvenir de tous les petits détails qui pourraient vous permettre d’approcher le plus possible de ce que j’éprouve face à ces paysages. Et je trouverai cela merveilleux si vous pouviez le ressentir rien qu’en lisant mes romans.

La Maison des hautes falaises se termine sur une fin ouverte. Allez-vous écrire une suite ou bien laisser les lecteurs à leur imagination ?

Quand j’écris mes livres, le livre lui-même m’indique quand le finir. Dans La Maison des hautes falaises, j’ai essayé de poursuivre l’écriture, mais cela n’a pas fonctionné. La fin devenait cucul et exagérée, et j’ai réalisé que c’était plus puissant de laisser la fin à demi-résolue. Beaucoup de gens m’ont parlé de cela. Tous avaient une idée différente sur la façon dont l’histoire allait se terminer. Certains supposaient que Lex allait lancer un journal local et rester vivre dans la ville. D’autres pensaient que Callista allait partir s’installer à Sidney avec Lex et y vendre ses tableaux. D’autres estimaient que cela ne marcherait pas entre eux. Pour ma part, il me semble que j’ai laissé assez d’indices indiquant comment je voyais le dénouement de l’histoire. Pour certains, cela peut ne pas être satisfaisant. Je me souviens encore de quand j’ai lu Autant en emporte le vent de Margaret Michell à l’adolescence. J’ai passé des heures à réfléchir à la fin. Une partie de moi rêvait d’une conclusion heureuse, et une autre avait le sentiment que Scarlett O’Hara et Rhett Butler n’arriveraient pas à trouver une solution. Mes histoires ne tendent pas forcement vers un une fin romantique. Elles parlent davantage de nos chemins de vie et de la manière dont nous nous nous comportons lorsqu’on est confronté aux difficultés. Les relations font forcément partie du voyage. La manière dont nous interagissons avec les autres montre qui nous sommes vraiment. Si je devais écrire un jour une autre histoire en lien avec La Maison des hautes falaises, j’ai toujours pensé que l’histoire de Jordi pourrait être intéressante et c’est cette direction que je prendrais. Bien sûr, on retrouverait Lex et Callista, mais le héros serait Jordi. Je pense que c’est un personnage fascinant et je ne l’avais pas imaginé au tout début. Il s’est écrit de lui-même !

 

À tous ceux qui ne connaissent pas l’Australie, qu’aimeriez-vous leur dire pour les inciter à venir découvrir votre pays ?

Je ne suis pas sûre de ce que je devrais dire pour encourager les gens à venir en Australie. À travers mes écrits, j’essaye de partager ma passion pour ce pays, en particulier pour ses paysages et son environnement naturel. Pour les Australiens, j’essaye de leur faire se souvenir de la chance que nous avons d’avoir de tels endroits merveilleux à notre disposition. Pour mes lecteurs internationaux, j’essaye de montrer ce que cela fait de vivre ici.
Un ami américain m’a dit un jour : « C’est un pays magnifique. Qui ne voudrait pas venir habiter dans un pays où les oiseaux ressemblent à des décorations de Noël ? » 

Où nous emmènera votre prochain livre ?

Mon prochain livre (qui sortira en France l’année prochaine) est une histoire d’amitié et de famille, en lien avec la campagne et les kangourous. Le récit prend place dans la magnifique région des Monts Brindabella, près de chez moi, et c’est une histoire contemporaine mêlée avec celle des montagnes. L’histoire locale est très intéressante. Quand les colons pastoraux arrivèrent dans les années 1800, ils ont fait migrer les aborigènes qui vivaient là dans les montagnes. Plusieurs générations plus tard, ces familles de colons ont également dû migrer lors de la création du Parc national. L’histoire est racontée selon deux points de vue : une vieille femme dont les ancêtres s’installèrent dans les vallées des montagnes sauvages, et une jeune femme, la vingtaine, qui étudie les kangourous des montagnes. Ces récits nous amèneront dans une nouvelle région d’Australie : le Scabby, le haut pays jonché de rochers, et poseront de nouvelles questions autour des problèmes rencontrés par les animaux de mon pays.

 

Merci encore à Karen Viggers et à toutes celles qui ont participé à cette rencontre !

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